Analyse

L’État est présent partout où il contrôle, et absent presque partout où il devrait accompagner!

PME

Je me suis longtemps demandé pourquoi nous paraissions surpris que notre pays reste pauvre, que le chômage y soit endémique, et qu’une grande partie de notre jeunesse préfère la fonction publique à l’entreprise.

La réponse tient peut-être dans une observation que j’ai faite, département après département, avant, pendant et apres mes années au ministère. On y trouve toujours les services du commerce. L’inspection du travail. Les services des impôts. On n’y trouve presque  jamais la direction chargée des petites et moyennes entreprises, une antenne de l’agence de développement des PME, ou une représentation de la chambre de commerce.

Autrement dit, l’État est présent partout où il contrôle, et absent presque partout où il accompagne. Un entrepreneur de Kolda ou de Tambacounda connaît le visage de l’agent qui vérifie. Il ne connaît pas celui de l’agent qui conseille.

Ce constat est documenté, et il n’a pas bougé

Cette observation n’a rien d’original, et c’est précisément ce qui devrait nous alerter. Le diagnostic socio-économique du Plan Sénégal émergent attribuait la faible participation du secteur privé national à la formation du produit intérieur brut à l’insuffisance de la coordination des mesures de soutien et d’assistance technique aux entreprises, et aux PME en particulier.

Une étude commandée en 2017 par la Direction du commerce extérieur du ministère chargé du Commerce et des PME va plus loin, et son constat est sévère. L’État a créé, en quinze ans, une dizaine de structures d’appui aux PME. Elles relèvent de ministères différents, l’Économie et les Finances, le Commerce, l’Industrie. Leurs activités comportent de nombreuses redondances, auxquelles s’ajoutent des projets financés par les partenaires techniques et financiers qui fonctionnent de façon autonome, le temps de leur financement.

La conclusion de l’étude mérite d’être citée telle quelle : la prolifération des institutions d’appui crée une certaine confusion auprès du dirigeant de PME, et souvent un effet répulsif face aux procédures différentes qu’il doit suivre selon l’organisme sollicité.

Voilà le paradoxe sénégalais en une phrase : nous n’avons pas un déficit d’institutions, nous avons un déficit de présence. Une dizaine de structures d’appui, presque toutes à Dakar, et un entrepreneur de Kolda qui n’en rencontre aucune. L’entrepreneur dakarois, lui, se perd entre elles. Dans les deux cas, l’appui n’atteint pas sa cible.

L’étude recommandait deux choses. Regrouper ces structures en un lieu unique, guichet unique ou maison de l’entreprise, où la PME trouverait tous ses interlocuteurs. Et conduire un véritable diagnostic du dispositif, pour identifier non seulement les redondances de missions, mais aussi, je cite, les domaines où il n’y a pas d’appui. C’était il y a près de dix ans.

Ce que cela produit, concrètement

Il faut mesurer ce que cette asymétrie signifie pour une petite entreprise. Le premier contact d’un entrepreneur avec l’État est presque toujours un contrôle, rarement un conseil. Il découvre ses obligations au moment où on lui reproche de ne pas les avoir respectées. Il apprend l’existence d’une procédure le jour où son absence lui coûte.

Cela crée deux effets, et ils se renforcent l’un l’autre. D’abord une méfiance durable : l’administration devient un risque à éviter plutôt qu’une ressource à solliciter, ce qui pousse à l’informalité et non à la formalisation. Ensuite un gaspillage : des dispositifs d’appui existent, des financements sont disponibles, des marchés publics sont ouverts, mais l’entreprise qui pourrait en bénéficier n’en connaît pas l’existence, faute d’un interlocuteur à portée de route.

Que peut-on attendre d’un pays qui envoie son administration traquer les manquements et prélever l’impôt, sans jamais envoyer celle qui aide à grandir ? Comment reprocher ensuite à un jeune diplômé de préférer un concours à un registre de commerce ? Le choix qu’il fait est rationnel : il choisit l’institution qui l’accompagne contre celle qui le surveille.

Ce n’est pas une fatalité, et trois exemples le prouvent

On objecte souvent que l’État n’a pas les moyens de déployer partout des services d’accompagnement. L’argument ne tient pas, parce que d’autres administrations l’ont fait, et récemment.

La Délégation générale à l’entreprenariat rapide dispose d’antennes départementales, avec des adresses publiées, y compris à Bakel, à Kolda et à Mbour. Elle a choisi d’aller vers les bénéficiaires plutôt que de les attendre à Dakar.

L’Agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique a inauguré en décembre 2025 son antenne du pôle Nord à Saint-Louis, couvrant Saint-Louis, Louga et Matam, après celle de Kaolack pour la zone Centre, dans le cadre d’un déploiement prévu sur les huit pôles de développement.

Les agences régionales de développement sont présentes dans chaque région. Celle de Kaffrine a accompagné en 2025 plus de trente-cinq collectivités territoriales dans la mise en œuvre de cent vingt-trois projets, pour plus de deux milliards de francs CFA.

La territorialisation n’est donc ni impossible ni ruineuse. C’est un choix de politique publique. Et lorsqu’il s’agit d’accompagner les entreprises, ce choix n’a pas été fait avec la même constance que pour les contrôler.

Le cas particulier des services, et le trou dans le dispositif

La même étude identifie un angle mort dont on ne parle jamais. Un exportateur de biens dispose d’interlocuteurs identifiés : l’agence de promotion des exportations, la chambre de commerce. Un exportateur de services n’en a aucun. L’étude le formule sans détour : il n’existe quasiment aucun appui continu à la promotion des exportations de services, et aucune politique de promotion des exportations de services en général.

Elle ajoute un constat qui vaut avertissement pour les négociations commerciales : la dispersion des tutelles est telle qu’il n’existe aucune instance donnant au gouvernement une vision globale du secteur des services. Or ce sont les plus hautes autorités qui signent des accords engageant l’ensemble de l’économie.

Ce n’est pas une question secondaire. Les services portent l’essentiel de la croissance de nos villes : ingénierie, conseil, technologies, santé, éducation, industries créatives. Nous avons construit un dispositif d’appui pour l’économie que nous avions, et pas pour celle qui vient.

Quant aux cabinets privés spécialisés dans l’accompagnement des PME, ils existent, mais ils sont eux aussi concentrés à Dakar, et leurs tarifs demeurent inaccessibles à une grande partie des micro et petites entreprises. Le marché ne corrige donc pas l’absence de l’État : il la reproduit.

Quatre mesures qui ne coûtent presque rien

Le déséquilibre se corrige par des décisions administratives, pas par une loi ni par un budget nouveau.

Un point d’accompagnement dans chaque département. Pas nécessairement une agence, ni des locaux dédiés. Un agent formé, hébergé dans une structure existante, dont la mission est d’informer et d’orienter, et dont le nom et le numéro sont publics. Le réseau des maisons de services publics ( Senegal Services) offre déjà l’infrastructure.

La visite d’accompagnement avant la visite de contrôle. Lorsqu’une entreprise se formalise, sa première rencontre avec l’administration devrait être une information sur ses obligations et sur les dispositifs auxquels elle a droit. Le contrôle vient après, et il est alors légitime, parce que l’entreprise savait.

Un réseau de cabinets-conseils de proximité. L’État n’a pas à tout faire lui-même. Il peut labelliser et mobiliser des cabinets locaux, au plus près des entrepreneurs, pour un accompagnement de premier niveau. J’avais proposé un dispositif de cette nature lorsque j’étais en fonction ; il n’a pas prospéré, et je continue de penser qu’il manque.

Un indicateur territorial de l’accompagnement. Publier, par département, le nombre d’entreprises accompagnées, orientées vers un financement ou accréditées à un dispositif public. Ce qui se mesure finit par se faire, et l’absence de mesure explique une partie de l’absence de résultat.

Une question de séquence, pas de sévérité

Que l’on ne se méprenne pas sur le sens de ce texte. L’impôt doit être prélevé, le droit du travail respecté, les règles commerciales appliquées. Une économie sans contrôle n’est pas une économie prospère, c’est une économie sans État, et nous savons ce que cela produit.

Le problème n’est pas la sévérité, il est la séquence. Un État qui contrôle sans avoir accompagné sanctionne une ignorance qu’il a lui-même entretenue. Un État qui accompagne d’abord se donne le droit de contrôler ensuite, et il obtient davantage : plus de formalisation, plus de recettes, et des entreprises qui grandissent au lieu de se cacher.

Nos PME ne représentent qu’une fraction modeste de la valeur exportée par le Sénégal. Elles constituent pourtant l’essentiel de notre tissu productif et de nos emplois. Tant que l’État se présentera à elles d’abord comme un risque, elles resteront petites, et nous continuerons de nous étonner.

Assome Aminata Diatta
Écrit par Assome Aminata Diatta
Fondatrice — Assomembodja & Associates

Ancienne Ministre du Commerce du Sénégal et Présidente du Conseil des ministres de la ZLECAf. Dix-sept ans passés à construire et négocier les règles du commerce africain — aujourd'hui au service de ceux qui doivent décider d'investir en Afrique de l'Ouest.

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