Analyse

L’Afrique paie l’Afrique en dollars. le PAPSS veut y mettre un terme!

C’est l’un des grands paradoxes du commerce africain : l’Afrique paie l’Afrique en dollars !

Le continent compte plus de 40 monnaies, mais c’est une devise étrangère qui règle l’essentiel de ses échanges. Avant le lancement du PAPSS, plus de 80 % des paiements transfrontaliers émis par des banques africaines étaient compensés et réglés hors du continent, via des banques correspondantes.

Dans les zones dotées d’une monnaie commune, l’UEMOA en Afrique de l’Ouest, la CEMAC en Afrique centrale, les échanges entre pays membres se règlent dans la même monnaie, sans frais de change. Mais dès qu’une transaction franchit la frontière entre les deux zones, le dollar ou l’euro s’invitent. Deux entreprises africaines, deux pays voisins, parfois deux filiales d’un même groupe, doivent passer par une banque à Londres, à Paris ou à New York pour se payer.

Ce détour a un coût : en devises, en délais, en souveraineté. Plus de 5 milliards de dollars par an partent en frais de transaction et de conversion, selon les estimations d’Afreximbank. Jusqu’à sept jours d’attente pour recevoir un paiement, même entre entités d’un même groupe. Et aucune maîtrise des données financières africaines, qui transitent par des infrastructures étrangères.

C’est ce paradoxe qu’entend supprimer le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS).

Qu’est-ce que le PAPSS ?

Le PAPSS est une infrastructure de marché conçue pour permettre les paiements transfrontaliers entre pays africains, en monnaies locales, sans passer par les banques correspondantes hors d’Afrique. Porté par Afreximbank, en collaboration avec l’Union africaine et le Secrétariat de la ZLECAf, le PAPSS a été lancé commercialement en janvier 2022 à Accra, après un pilote concluant dans la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest.

Le principe est simple. Mais il est puissant. Au lieu de faire transiter chaque transaction par le dollar, le PAPSS règle les paiements en monnaies locales et procède à une compensation multilatérale : seul le solde net entre pays est effectivement échangé. Un importateur paie dans sa monnaie, l’exportateur reçoit dans la sienne, et le règlement se fait à l’intérieur du continent instantanément, ou presque.

Les gains sont réels : jusqu’à 27 % de coûts en moins pour l’utilisateur final, selon les chiffres avancés par le système, et des délais ramenés de plusieurs jours à quelques secondes sur les corridors opérationnels. La donnée reste en Afrique. Ce dernier point n’est pas seulement symbolique : c’est un enjeu de souveraineté, à l’heure où le contrôle des données de paiement est devenu un actif stratégique.

Le PAPSS connaît une montée en puissance rapide

La progression est notable. Parti du pilote ouest-africain, le PAPSS s’est étendu à quatre régions du continent. Début 2026, il connectait 19 pays actifs, une quinzaine de banques centrales signataires et environ 160 banques commerciales, auxquelles s’ajoutent des fintechs et une quinzaine de commutateurs nationaux de paiement.

Mais l’accélération la plus significative est toute récente. Le 9 juillet 2026, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a officialisé son adhésion, signée à Yaoundé, ouvrant le système à la zone CEMAC (Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad), soit plus de 72 millions d’habitants. Avec cette entrée, le réseau revendique 28 pays, 16 commutateurs de paiement et plus de 190 banques et fintechs. Une précision d’honnêteté s’impose toutefois : l’adhésion de la banque centrale ne connecte pas, d’un coup, toutes les banques de la sous-région. L’intégration effective des établissements financiers de la CEMAC est attendue d’ici fin 2026.

L’année 2025 avait déjà marqué un tournant. En juin, le lancement de la PAPSSCARD, première carte de paiement panafricaine, dévoilée aux 32e Assemblées annuelles d’Afreximbank à Abuja, en partenariat avec Mercury Payment Services : son ambition est de concurrencer les réseaux de cartes étrangers en traitant les transactions entièrement sur le continent, pour y conserver les frais, les données et la valeur. En juillet, le lancement du PAPSS African Currency Marketplace (PACM), développé avec la deep-tech africaine Interstellar : une plateforme d’échange direct entre monnaies africaines, qui s’attaque frontalement au problème de l’inconvertibilité, sans passer par une devise forte externe.

Le message est clair : le PAPSS ne veut plus être seulement un rail de paiement, mais la fondation d’un système financier africain intégré.

Et l’Afrique de l’Ouest ? La brique BCEAO

Pour un lecteur ouest-africain, la question est immédiate : où en est notre région ?

Les banques de la zone monétaire Afrique de l’Ouest sont déjà membres du PAPSS. L’enjeu est de généraliser la connexion des banques des huit États membres non encore couverts, d’assurer l’interopérabilité PAPSS-EPSS et d’inclure les établissements de paiement et de monnaie électronique, principaux vecteurs de l’inclusion financière régionale. Cette infrastructure de paiement conditionne par ailleurs la crédibilité de la feuille de route de l’Eco.

Pour l’UEMOA, la réponse tient en deux niveaux qui, bientôt, n’en feront qu’un.

Au niveau sous-régional, la BCEAO a lancé le 30 septembre 2025 sa propre infrastructure : la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI), qui couvre les huit pays de l’UEMOA, dont le Sénégal. Elle permet des paiements instantanés, interopérables et sécurisés, 24 heures sur 24. Au 24 juin 2026, 80 participants y étaient connectés : banques, établissements de monnaie électronique, institutions de microfinance et établissements de paiement. 74 institutions supplémentaires étaient également  en phase de test réel avant l’ouverture de leurs services au public.

La Banque centrale en a fait une obligation. Initialement fixée au 30 juin 2026, l’échéance de connexion a été repoussée, par un communiqué du 25 juin 2026, au 30 septembre 2026 pour les banques, les établissements de monnaie électronique et les établissements de paiement, et au 30 juin 2027 pour les institutions de microfinance. Ce report mérite d’être noté : il indique, sans le dire, que l’adoption réelle avance moins vite que le calendrier initial l’espérait.

Le point décisif est ailleurs. Le PI-SPI régional et le PAPSS continental sont appelés à s’interconnecter. Une phase pilote avec la BCEAO, annoncée pour le courant de l’année 2026 dans le communiqué officiel publié par le PAPSS lors de l’adhésion de la BEAC, se précise. En effet, selon un responsable de la Banque centrale s’exprimant devant la presse le 21 juillet 2026 à Dakar, elle durera six mois et mobilisera plus de 80 banques commerciales de l’UEMOA pour les paiements transfrontaliers. Un détail institutionnel en dit long : là où la BEAC a signé une adhésion pleine, la BCEAO participe pour l’instant en observateur, une prudence qui rappelle que les banques centrales du continent n’avancent pas toutes au même rythme.

Couplé à l’adhésion de la BEAC, ce pilote pourrait connecter l’essentiel de l’Afrique francophone au réseau panafricain. C’est une architecture à deux étages qui se dessine : une brique régionale par bloc monétaire, reliée à un rail continental commun. Pour une entreprise sénégalaise, cela signifie, à terme, payer un fournisseur camerounais aussi simplement qu’un fournisseur local.

Ce que les communiqués ne disent pas

Je serai franche, car c’est là que réside la valeur d’une analyse plutôt que d’un relais d’annonce. La croissance du réseau est réelle, mais l’usage quotidien reste en deçà de la promesse.

Sur le terrain, les frictions persistent. Des utilisateurs, jusque dans des corridors majeurs comme le Nigéria et le Ghana, continuent de signaler des délais, des limites de transaction, des exigences documentaires alourdies et, surtout, une faible notoriété du système. Certains professionnels ouvrent encore un compte dans un pays voisin pour être payés, faute de savoir que le PAPSS existe ou fonctionne pour leur cas. L’extension aux porte-monnaie mobiles, décisive en Afrique, où l’argent mobile domine, n’en est qu’à ses débuts : le partenariat conclu en février 2026 avec Pesalink au Kenya, qui relie plus de 80 banques, fintechs et opérateurs kenyans au réseau, est une première passerelle concrète, mais elle reste l’exception plutôt que la règle.

Deux obstacles structurels demeurent. Le premier est l’adoption : beaucoup de PME ignorent le système, les banques doivent moderniser leurs infrastructures et former leurs équipes, et certaines autorités monétaires elles-mêmes ont longtemps freiné, faute de comprendre ce que le PAPSS venait faire. Afreximbank le reconnaît désormais publiquement. Le report des échéances de la BCEAO en est le signe le plus concret. Le second est l’interopérabilité : chaque pays a son propre système de paiement, son cadre réglementaire, ses standards et les aligner exige des investissements techniques et financiers considérables. Une trentaine de pays africains restent hors du réseau ; l’entrée de la CEMAC en réduit le nombre, mais le chemin est long.

Le PAPSS a résolu la question technique. Il lui reste à gagner la bataille de l’usage.

Pourquoi cela compte pour les investisseurs et les entreprises

Pour un investisseur ou une entreprise qui opère en Afrique, le PAPSS n’est pas un sujet de politique monétaire lointain. C’est un facteur concret de coût et de trésorerie.

Un groupe présent dans plusieurs pays africains peut, grâce au PAPSS, transférer des fonds entre ses filiales en monnaies locales, sans subir les frais et les délais du système correspondant. Une entreprise qui exporte vers un marché africain voisin peut être payée plus vite et à moindre coût. Et à mesure que le réseau s’étend, l’avantage compétitif se déplace vers ceux qui savent l’utiliser tôt.

Mais il y a un enjeu plus large. Le PAPSS s’inscrit dans le même mouvement que la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD) (dont je vous parlais la semaine dernière) et de la Zone de Libre Echange Continentale Africaine (ZLECAf). Il s’agit d’une Afrique qui construit ses propres infrastructures financières, réduit sa dépendance aux devises et aux réseaux étrangers, et cherche à retenir la valeur sur le continent. Pour le capital international, ce n’est pas une fermeture, c’est une invitation à opérer dans un environnement qui se structure, se rationalise et devient plus lisible.

Le PAPSS est un pas de plus vers la souveraineté

Le PAPSS, comme la NAFAD, dépasse la seule technique financière. Payer en dollars un échange entre deux pays africains, c’est accepter que la valeur, les frais et les données transitent et parfois restent hors du continent. Reprendre la main sur les rails de paiement, c’est reprendre la main sur une part de sa souveraineté économique.

L’infrastructure existe désormais. La technologie fonctionne. Ce qui déterminera son succès n’est plus une question d’ingénierie, mais d’adoption : la volonté des banques de l’intégrer, des régulateurs de l’harmoniser, et des entreprises de l’utiliser. Comme souvent en matière d’intégration africaine, l’outil précède l’usage. Reste à combler l’écart.

La question n’est plus « peut-on payer l’Afrique en monnaies africaines ? ». La question est désormais « qui s’en saisira le premier ? ».

Assome Aminata Diatta
Écrit par Assome Aminata Diatta
Fondatrice — Assomembodja & Associates

Ancienne Ministre du Commerce du Sénégal et Présidente du Conseil des ministres de la ZLECAf. Dix-sept ans passés à construire et négocier les règles du commerce africain — aujourd'hui au service de ceux qui doivent décider d'investir en Afrique de l'Ouest.

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