Deux francs CFA, et aucun moyen de se payer
Ce qu’il en coûte à une entreprise sénégalaise de vendre hors de l’UEMOA, et ce que le système panafricain de paiement change vraiment
Par Assome Aminata Diatta | 13 octobre 2026
Une entreprise de Dakar vend une prestation à un client de Douala. Les deux pays utilisent une monnaie qui porte le même nom, le franc CFA, et qui vaut exactement la même chose, 655,957 pour un euro, de part et d’autre. Le bon sens voudrait que le paiement soit une formalité.
Il ne l’est pas.
Le franc CFA d’Afrique de l’Ouest et le franc CFA d’Afrique centrale ne sont pas la même monnaie. Ils sont émis par deux banques centrales différentes, ils n’ont pas cours légal sur le territoire l’un de l’autre, et leur usage n’est pas interchangeable. On ne règle pas avec des francs CFA de l’UEMOA une facture libellée en francs CFA de la CEMAC. Même nom, même valeur, et aucun moyen direct de se payer.
Alors le paiement sort du continent. Il passe par une conversion, par des banques correspondantes établies ailleurs, par des frais et par des délais. Une entreprise sénégalaise qui vend à Douala ne fait pas une opération en francs CFA. Elle fait une opération de change.
La carte est la même que celle des marchandises
Ce constat ne devrait surprendre aucun lecteur de cette publication, parce que c’est le troisième étage du même mur.
Le premier numéro du Point Stratégique montrait que six de nos neuf premiers produits d’exportation ne tirent aucun bénéfice de la ZLECAf, parce qu’ils partent vers l’UEMOA, où ils circulent déjà en franchise. Le deuxième montrait que le commerce de services à l’intérieur de la CEDEAO plafonne à 2,4 %, le plus bas niveau après l’Afrique centrale. Le paiement dit la même chose dans sa langue à lui.
À l’intérieur de l’UEMOA, tout fonctionne. Une monnaie, une banque centrale, un règlement direct. Au-delà, pour vendre au Cameroun, au Maroc ou au Kenya, chaque couche devient difficile en même temps : le droit de douane, la reconnaissance de l’origine, l’ouverture du marché des services, et maintenant le paiement. Ce n’est pas quatre problèmes. C’est un seul, qui commence exactement là où s’arrête notre zone monétaire.
Et c’est précisément là que se trouve la demande. Nos ventes de poisson frais ont progressé de 232 % vers la Tunisie et de 59 % vers le Maroc en 2025, en payant le tarif plein. Les marchés qui grandissent sont ceux que notre système de paiement sert le plus mal.
Ce qui a changé en 2026
Le système panafricain de paiement et de règlement, connu sous le sigle PAPSS, a été conçu pour cela : permettre à deux entreprises africaines de régler en monnaies locales, chacune dans la sienne, sans passer par le dollar ni par l’euro. Il a été lent à démarrer. Il ne l’est plus.
Plus de trente pays africains sont désormais couverts, dans les cinq régions du continent, dont une dizaine ont rejoint le réseau au cours de la seule année 2026.
Vingt-quatre banques centrales nationales et régionales y participent, et plus de deux cents banques commerciales et prestataires de services de paiement.
Le volume des transactions a progressé d’environ 1 000 % sur un an, et leur valeur d’environ 120 %.
Le coût par transaction baisse de 92 à 95 % et le besoin de devises étrangères jusqu’à 80 %, selon les chiffres publiés par Afreximbank en septembre 2026.
Le second problème, celui dont on parle encore moins. Le coût du change n’est pas le pire. Le pire, c’est l’argent qui ne revient pas. Ethiopian Airlines, qui vend des billets dans des dizaines de pays africains, avait près de 500 millions de dollars immobilisés dans des pays qui restreignent l’accès aux devises. Fin décembre 2025, la compagnie en avait récupéré environ 360 millions, soit 72 %, et 140 millions restaient bloqués. Si une compagnie de cette taille met des années à rapatrier ses recettes, mesurez ce qu’il advient d’une petite entreprise qui a facturé et livré. L’Éthiopie a rejoint le système panafricain de paiement en septembre 2026, et ce n’est pas un hasard.
Pour notre sujet, la date qui compte est le 9 juillet 2026. Ce jour-là, la Banque des États de l’Afrique centrale a rejoint PAPSS, et les banques de la CEMAC doivent y être raccordées d’ici la fin de cette année. Autrement dit, le problème que je viens de décrire entre Dakar et Douala est en train d’être traité, pour la première fois depuis que les deux francs existent.
Ce qu’il ne faut pas en conclure
Je mets ici la même réserve que pour le certificat d’origine, parce que c’est la même erreur qui guette.
Qu’une banque centrale adhère ne signifie pas que votre banque est raccordée. Entre la décision d’un institut d’émission et le moment où votre chargé de clientèle peut exécuter un virement par ce canal, il y a un travail technique, des conventions et un déploiement commercial. Le premier numéro de cette publication l’avait montré sur un autre terrain : l’autorité compétente sénégalaise pour les certificats d’origine ZLECAf existe, et aucun certificat n’avait encore été émis. L’existence d’un dispositif n’est pas sa disponibilité.
La seule manière de savoir où vous en êtes est de poser la question, nommément, à votre banque.
Trois questions à poser à votre banquier
Ma banque est-elle raccordée à PAPSS, et depuis quelle date ? Demandez une réponse par écrit. Une banque dont la banque centrale a adhéré n’est pas nécessairement raccordée elle-même.
Vers quels pays puis-je émettre et recevoir un paiement par ce canal aujourd’hui ? La liste des corridors ouverts ne recouvre pas la liste des pays membres. C’est le corridor qui compte, pas le drapeau.
Quel est le coût complet comparé au circuit habituel ? Frais d’émission, frais de la banque correspondante, écart de change appliqué et délai de mise à disposition. Faites chiffrer les deux circuits sur une opération réelle, pas sur un principe.
Si votre interlocuteur ne sait pas répondre, ce n’est pas un mauvais signe pour vous. C’est une information sur votre banque, et elle vaut la peine d’être comparée à celle d’une autre.
Ce que cela change pour une entreprise, dès maintenant
Vous n’avez pas à attendre que tout soit en place pour en tirer quelque chose. Trois gestes sont possibles aujourd’hui.
Cesser de considérer le coût de paiement comme une fatalité. Chiffrez-le. Sur une vente hors UEMOA, additionnez les frais bancaires, l’écart de change et le coût du délai. Vous saurez alors ce que vous perdez, et vous pourrez le négocier.
En faire un argument commercial. Si vous pouvez proposer à un client camerounais ou nigérian un règlement moins coûteux et plus rapide que vos concurrents, cela vaut une remise de prix, et cela ne vous coûte rien.
Poser la question avant de signer, pas après. Le mode de règlement se négocie au moment du contrat. Une fois la prestation livrée, vous subissez le circuit de votre client.
