Analyse

PAPSSCARD contre Visa et Mastercard: la bataille des cartes africaines a deja commence

Ma carte bancaire me coûte 200 000 FCFA. Et ce n’est que le billet d’entrée : chaque transaction déclenche ensuite sa commission. 70 685 FCFA sur une seule annee de relevé, à raison de 1 755 FCFA par paiement international. Voilà le vrai prix. Multipliez maintenant par des millions de porteurs, mois après mois, et demandez-vous où part cet argent.

La question concerne beaucoup plus de monde qu’hier. Longtemps, la carte bancaire fut un privilège de titulaire de compte, dans une région bancarisée à 20 % : sur un peu plus de 8 millions de cartes émises dans l’UEMOA à fin 2023, 6 338 017 restaient adossées à un compte bancaire (BCEAO). Wave et Orange Money la démocratisent : désormais, tout détenteur d’un compte mobile money peut disposer d’une carte virtuelle, rechargeable directement depuis son portefeuille. C’est une révolution silencieuse, qui en rencontre et en sert une autre : le commerce électronique africain explose. Selon les projections du Digital Market Outlook de Statista, la part des Africains achetant en ligne serait passée d’environ 13 % en 2017 à près de 40 % fin 2025, avec un marché en croissance de 11,7 % par an qui pourrait doubler ses revenus de 2023 (16,1 milliards de dollars) d’ici 2028. Alors posons la vraie question : que gagne l’Afrique dans cette explosion, ou plutôt : que perd-elle ?

Les plateformes sur lesquelles nous achetons ne nous appartiennent pas. Les rails de paiement que nous empruntons ne nous appartiennent pas. Ce n’est pas un détail : si les systèmes de paiement sont qualifiés de services d’infrastructure, c’est qu’ils sont au développement ce que les routes et l’électricité sont à l’économie. Celui qui les possède prélève un péage sur tout ce qui circule.

Pour l’essentiel du continent, le péage revient à deux noms : Visa et Mastercard. Deux réseaux américains qui dominent l’émission, fixent les règles du jeu, encaissent une part des frais sur chaque transaction et voient passer les données de paiement de centaines de millions d’Africains. Mes 1 755 FCFA en font partie. Un marché africain des paiements estimé à 329 milliards de dollars en 2025, attendu à 1 000 milliards d’ici 2035 (Oui Capital). C’est cette rente que deux offensives, une continentale et une régionale, sont en train de contester. Et la seconde se joue en ce moment même, dans notre zone UEMOA.

Un marché dominé de l’extérieur

Selon la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), dans son tableau de bord de la monétique régionale de l’UEMOA à fin 2023, 8 004 173 cartes étaient émises dans l’Union. Visa en représente plus de la moitié (4 555 767 cartes), dont une part significative en co-badgeage avec le GIM-UEMOA (1 773 845), tandis que Mastercard en comptait 300 318. S’y ajoutent le chinois UnionPay, présent dans plus de quarante pays africains, et les schémas nationaux comme Verve du nigérian Interswitch, fort d’une vingtaine de millions de porteurs au Nigeria, au Ghana, en Égypte et en Angola.

Le problème n’est pas la présence de ces réseaux, c’est l’architecture. Lorsqu’une transaction entre un porteur sénégalais et un commerçant sénégalais est routée par un réseau international, une partie des commissions sort du circuit régional, et les données de paiement transitent par des infrastructures hors du continent. Multipliez par des centaines de millions de transactions : vous obtenez une hémorragie discrète mais structurelle, le pendant monétique du détour par le dollar que j’analysais il y a deux semaines à propos du PAPSS.

PAPSSCARD : la réponse continentale

C’est ce circuit que la PAPSSCARD entend court-circuiter. Dévoilée le 27 juin 2025 aux 32e Assemblées annuelles d’Afreximbank à Abuja, la première carte panafricaine est une coentreprise entre Afreximbank, le PAPSS et Mercury Payment Services. Quelle est sa promesse ? Traiter les transactions entièrement sur le continent, pour y conserver les frais, les données et la valeur. Le président d’Afreximbank, Benedict Oramah, a résumé l’enjeu au lancement : la dépendance historique aux systèmes de paiement externes a entravé le commerce, renchéri les coûts et compromis le contrôle des données financières africaines.

Le déploiement a commencé par un corridor pilote parlant : la Bank of Kigali et I&M Bank Rwanda à l’émission, l’opérateur national RSwitch au Rwanda, Unified Payments au Nigeria. Soit un axe Kigali-Abuja qui matérialise le voyage d’affaires intra-africain sans détour par un réseau étranger. La suite du déploiement est explicitement confiée aux banques centrales et aux systèmes de paiement nationaux. Et la carte n’arrive pas seule : elle complète l’édifice PAPSS, avec son paiement instantané (IPS) et son marché des devises africaines (PACM), dont elle est le volet grand public.

Ce que la ZLECAf change à la bataille des cartes

Le 15 février 2025, la Conférence des chefs d’État de l’Union africaine a adopté le protocole de la ZLECAf sur le commerce numérique et ses annexes, qui couvrent précisément les paiements numériques transfrontaliers, la fintech, les identités numériques et les transferts de données. Après la stratégie continentale de commerce électronique de juin 2024, le marché unique numérique africain a donc son cadre légal, et le Secrétariat prépare le plan quadriennal de sa mise en œuvre (FERDI, note brève n°281, mars 2025).

Mais un protocole ne paie pas. Le commerce intra-africain plafonne à 15 % du commerce total du continent, contre plus de 60 % en Europe. Le commerce électronique africain, attendu à 40,8 milliards de dollars en 2025 et 60 milliards d’ici 2027, reste concentré : l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya représentent à eux seuls la moitié des acheteurs en ligne du continent. Et l’Afrique ne pèse que 1 % des exportations mondiales de services numériques. Entre le texte juridique et les flux réels, il manque un maillon : des rails de paiement continentaux. Une PME dakaroise qui vend en ligne à Nairobi ou à Accra encaisse aujourd’hui par un rail étranger.

C’est ici que tout se rejoint : la PAPSSCARD et le PAPSS sont la couche d’exécution du protocole numérique de la ZLECAf, son annexe « paiements transfrontaliers » rendue tangible. Le passeport fintech inauguré entre le Rwanda et le Ghana, premier du genre et aligné sur le protocole, en est la couche réglementaire. Sans ces briques, le marché unique numérique restera un texte élégant. Avec elles, la question du routage des transactions cesse d’être un différend technique entre banquiers : elle devient la première bataille d’application de la ZLECAf numérique.

Pendant ce temps, dans l’UEMOA : le bras de fer a commencé

Si la PAPSSCARD est la réponse de long terme, la bataille immédiate se joue chez nous, et elle est réglementaire. Depuis le 31 mars 2026, la Décision 31, proposée par le GIM-UEMOA, validée par la BCEAO et adoptée par le Conseil des ministres de l’Union, impose aux opérateurs internationaux (Visa, Mastercard, UnionPay) de router via la plateforme régionale GIM-Switch les transactions effectuées dans la zone avec des cartes émises dans la zone. Une obligation qui, en réalité, date de 2015 : dix ans de reports successifs, et les deux géants américains demandent encore un délai, à octobre 2026.

Le différend a cessé d’être théorique : début 2026, plusieurs compagnies aériennes opérant dans l’UEMOA ont suspendu les paiements en ligne par cartes émises localement, prises en étau entre l’obligation régionale et les réseaux internationaux. Depuis février, le directeur général du GIM-UEMOA, Minayegnan Coulibaly, sillonne la région pour rallier banquiers et marchands à sa cause. Ce qui se joue derrière la technique du « routage » est exactement ce que je décrivais plus haut : qui compense, qui encaisse les commissions domestiques, et où vivent les données. La souveraineté monétique de l’UEMOA se négocie en ce moment, transaction par transaction.

Ce que les communiqués ne disent pas

La carte est un produit minoritaire en Afrique de l’Ouest. Avec un taux de bancarisation stricte autour de 20 % dans l’UEMOA, le rail de masse n’est pas la carte : c’est le mobile money, dont Wave et Orange Money font au Sénégal la démonstration quotidienne. La vraie bataille de la souveraineté des paiements du quotidien se joue sur l’interopérabilité mobile, celle de la PI-SPI de la BCEAO. La carte, elle, compte là où elle est irremplaçable : le voyage intra-africain, le e-commerce, les paiements publics, les entreprises. C’est un front stratégique, pas le front principal.

Mais une carte ne vaut que par son réseau d’acceptation. Visa et Mastercard ont mis un demi-siècle à tisser le leur. La PAPSSCARD démarre sur un corridor Rwanda-Nigeria ; il lui faudra des années, et surtout une décision d’architecture : fédérer les switchs nationaux et régionaux existants, GIM-UEMOA en tête, plutôt que s’y superposer. L’Inde a montré la voie avec RuPay, devenue dominante par la commande publique et l’adossement à un système de paiement instantané national. La PAPSSCARD gagnera si les États africains l’adoptent pour leurs propres paiements et si elle s’interconnecte avec l’existant ; elle échouera si elle devient un schéma de plus dans un paysage déjà fragmenté.

Enfin, dix ans de reports enseignent la lucidité. L’obligation de routage local attendait depuis 2015 ; elle a été repoussée d’année en année, et le duopole négocie encore. La souveraineté monétique ne se décrète pas : elle s’arrache, par la combinaison d’une contrainte réglementaire tenue dans la durée et d’alternatives locales crédibles. C’est précisément la conjonction qui se dessine. Décision 31 d’un côté, PAPSSCARD et PI-SPI de l’autre. La fenêtre 2026-2027 est donc décisive.

Ce que cela change : banques, commerçants, investisseurs

Pour les banques de la zone, l’équation d’émission se rouvre : entre les exigences de la Décision 31, l’arrivée annoncée de la PAPSSCARD et la pression des schémas internationaux, chaque direction monétique devra arbitrer son portefeuille de co-badgeage dans les dix-huit mois. Celles qui anticiperont l’interconnexion GIM-PAPSS prendront une longueur d’avance.

Pour les commerçants et le e-commerce, le bras de fer actuel est d’abord un risque opérationnel : les suspensions de paiement en ligne l’ont montré. Diversifier les rails d’encaissement (cartes locales, mobile money, virement instantané PI-SPI) n’est plus une option de confort, c’est une assurance de continuité d’activité.

Pour les investisseurs, la recomposition ouvre un espace rare : l’acquisition marchande, les passerelles carte-mobile et les services de conformité au routage régional sont les segments où la valeur va se déplacer. Le marché qui triple d’ici 2035 ne récompensera pas les mêmes acteurs qu’hier.

La carte, révélatrice d’un basculement

La PAPSSCARD ne détrônera pas Visa et Mastercard en un an. Personne de sérieux ne le prétend. Mais sa simple existence, combinée à la fermeté réglementaire du GIM-UEMOA et de la BCEAO, change la nature de la négociation : pour la première fois, le continent discute avec le duopole en ayant une alternative sur la table. C’est exactement ainsi que les rapports de force se déplacent.

La question n’est plus « l’Afrique peut-elle avoir sa carte ? ». Elle est : « quelle banque de l’UEMOA émettra la première PAPSSCARD, et qui la fera accepter chez nos commerçants ? » Quant à mes 70 685 FCFA de commissions annuelles, je sais désormais exactement ce qu’ils sont : non pas des frais, mais un vote que je préférerais, à l’avenir, voir financer une infrastructure africaine.

Je reviendrai sur l’issue du bras de fer UEMOA et sur le déploiement du PAPSS dans le bilan complet que Le Point Stratégique consacrera aux paiements en novembre. D’ici là, le premier numéro, consacré aux échanges du Sénégal sous le régime préférentiel ZLECAf, paraît le 27 août.

Assome Aminata Diatta
Écrit par Assome Aminata Diatta
Fondatrice — Assomembodja & Associates

Ancienne Ministre du Commerce du Sénégal et Présidente du Conseil des ministres de la ZLECAf. Dix-sept ans passés à construire et négocier les règles du commerce africain — aujourd'hui au service de ceux qui doivent décider d'investir en Afrique de l'Ouest.

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