Par Assome Aminata Diatta, ancienne ministre du Commerce et des PME du Sénégal, ancienne présidente du Conseil des ministres du commerce de la ZLECAf
Le 15 juin 2015, quand les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine ont lancé à Johannesburg les négociations de la future zone de libre-échange continentale, je me suis posée une question que je n’ai jamais osé dire tout haut : à quoi servira-t-elle vraiment, puisque même au sein de nos unions douanières, nous commerçons si peu entre nous ? Onze ans plus tard, après de longues semaines passées à négocier l’Accord pour le Sénégal et après avoir présidé le Conseil des ministres du commerce des États parties, je constate une chose : la plupart des dirigeants d’entreprise, des consultants et même des agents publics que je rencontre ne savent pas vraiment ce qu’est la ZLECAf. Or, on ne se saisit pas d’un outil que l’on ne connaît pas. Alors reprenons depuis le début, sans jargon.
C’est quoi, au juste, la ZLECAf ?
Commençons par une distinction que confondent presque tous les débats. Dans une zone de libre-échange, les États parties suppriment entre eux les droits de douane, mais chacun reste libre de fixer ses conditions d’accès face aux pays tiers. Dans une union douanière comme l’UEMOA ou la CEDEAO, ils ajoutent un tarif extérieur commun appliqué uniformément aux partenaires extérieurs. La ZLECAf relève de la première catégorie : elle organise le commerce entre Africains, elle ne dicte pas notre politique commerciale envers l’Europe, l’Asie ou l’Amérique.
La mécanique tarifaire tient en trois chiffres. Chaque État partie libéralise 90 % de ses lignes tarifaires, sur cinq ans pour les pays en développement et dix ans pour les pays les moins avancés. Les 10 % restants se répartissent entre produits sensibles (7 %), libéralisés sur une période plus longue, et produits exclus (3 %), temporairement exemptés. C’est là que se logent les produits que nos industries redoutent, du sucre à la farine en passant par l’aviculture, et c’est pourquoi l’identification de ces listes est un exercice éminemment politique, mené filière par filière.
Signé à Kigali le 21 mars 2018, entré en vigueur le 30 mai 2019, effectif pour les échanges depuis le 1er janvier 2021, l’Accord a été signé par 54 des 55 États membres de l’Union africaine, dont 49 ont depose leurs instruments de ratification. C’est le plus grand accord commercial du monde par le nombre de pays participants, un marché de 1,4 milliard de personnes pour un produit interieur brut d’environ 3400 miiliards de dollars.
Un point que presque personne ne sait, et qui change tout en pratique : la ZLECAf ne remplace pas les régimes de la CEDEAO ou de l’UEMOA, elle s’y ajoute. Les préférences régionales continuent de s’appliquer, et c’est l’exportateur qui choisit le régime sous lequel il présente sa marchandise. Savoir comparer deux régimes préférentiels sur une même expédition devient donc une compétence commerciale directe, pas un débat de juristes.
Un accord tarifaire ? Non : une architecture juridique complète
Réduire la ZLECAf aux droits de douane sur les marchandises est l’erreur la plus répandue. L’Accord se construit par étapes et couvre désormais un champ beaucoup plus large : le commerce des marchandises et le commerce des services en première phase, puis les protocoles sur l’investissement, la propriété intellectuelle et la politique de concurrence, enfin le commerce numérique et le protocole sur les femmes et les jeunes dans le commerce.
Traduisez cela en langage d’entreprise. Vos exportations de mangues relèvent des marchandises. Votre société d’ingénierie qui répond à un appel d’offres à Kigali relève des services. Votre marque copiée au Caire relève de la propriété intellectuelle. Votre filiale à Cape Town relève de l’investissement. Votre boutique en ligne panafricaine relève du commerce numérique. Cinq chantiers, un seul édifice, et chacun avec ses règles propres. Chacun fera l’objet d’un article de cette série.
Ajoutez les annexes techniques, souvent décisives et presque jamais lues : les mesures sanitaires et phytosanitaires, les obstacles techniques au commerce, la reconnaissance mutuelle des normes et règlements techniques. Pour un exportateur agroalimentaire, ces annexes pèsent souvent plus lourd qu’un point de droit de douane.
Pourquoi elle compte, chiffres en main
Les données de départ sont connues et humiliantes : le commerce intra-africain plafonne autour de 15 % du commerce total du continent, contre plus de 60 % en Europe. Pourtant ce commerce entre nous est de bien meilleure qualité que nos ventes au reste du monde : la part de produits transformés y est nettement supérieure, quand nos exportations hors du continent restent dominées par les matières brutes . Commercer entre nous, c’est industrialiser. C’est créer des emplois et de la valeur pour notre continent, un avenir pour notre jeunesse. C’est aussi, ne l’oublions jamais, acheter la paix.
La Banque mondiale estime qu’une ZLECAf pleinement mise en œuvre relèverait les revenus du continent de de 450 milliards de dollars d’ici 2035 et sortirait 30 millions de personnes de l’extreme pauvrete. Détail rarement relevé : les deux tiers de ce gain ne viennent pas des tarifs, mais de la facilitation des échanges, c’est-à-dire de la paperasse en moins et des frontières qui avancent plus vite.
Pour le Sénégal, la traduction est concrète et urgente. L’Afrique n’absorbe qu’une part encore modeste de nos exportations et notre commerce africain se concentre à l’extrême sur le corridor CEDEAO, le Mali pesant à lui seul plus de la moitié de nos ventes sur le continent. Autrement dit, nous exportons en Afrique dans un rayon très court, alors que sur les marchés africains hors CEDEAO nos produits paient aujourd’hui des droits de 21 à 34 %. La ZLECAf peut les ramener à zéro. La question n’est donc pas de savoir si le marché existe, mais si nos entreprises savent y entrer.
Ce que la ZLECAf ne fait pas, et qu’il faut arrêter de lui prêter
Une bonne compréhension passe aussi par la levée de cinq malentendus tenaces, que j’entends dans presque chaque salle où je prends la parole.
Elle ne rend pas votre produit exonéré automatiquement. Le taux zéro n’est pas un droit acquis à la frontière : il se réclame, se prouve et se documente. Sans preuve d’origine valable, c’est le tarif plein qui s’applique, y compris à un produit entièrement fabriqué en Afrique.
Elle n’uniformise pas la fiscalité intérieure. TVA, droits d’accises et impôts restent nationaux. L’harmonisation fiscale et le tarif extérieur commun appartiennent à l’étape suivante du Traité d’Abuja, celle de l’union douanière continentale.
Elle ne libéralise pas tout, ni tout de suite. Les listes de produits sensibles et exclus, ainsi que les calendriers différenciés, existent précisément pour protéger les filières vulnérables le temps qu’elles se préparent.
Elle n’ouvre pas, à elle seule, la libre circulation des personnes. C’est un instrument distinct, dont la ratification progresse beaucoup plus lentement. Un exportateur ne peut pas construire sa stratégie de prospection sur l’hypothèse d’une mobilité sans visa.
Elle ne dispense pas des normes du pays importateur. Zéro droit de douane ne signifie pas zéro exigence : étiquetage, certificats sanitaires, contrôles à l’arrivée demeurent, et ce sont eux qui bloquent le plus souvent les cargaisons.
Le problème n’a jamais été les règles
Nous savons tout cela. Nous savons aussi que le PAPSS est là pour les paiements, la PAPSSCARD pour les cartes, la NAFAD pour mobiliser les capitaux du développement. En fin de compte, le problème n’a jamais été les règles : elles ont toujours existé. Le problème, c’est la mise en œuvre. Combien de rapports dorment dans nos tiroirs ? Combien de stratégies, combien de politiques ? Souvent, ce que nous élaborons aujourd’hui l’a déjà été, presque mot pour mot, il y a dix ans. Alors posons-nous la question qui fâche : qu’avons-nous réellement fait ? N’avons-nous pas tous failli quelque part, États, fonctionnaires, secteur privé, société civile ? Trois déficits, tous réparables, expliquent l’essentiel.
Le premier c’est le déficit d’information : la plupart des acteurs ignorent jusqu’à l’existence des outils gratuits qui donnent, position tarifaire par position tarifaire, le taux applicable et la règle à respecter. Quand j’étais Ministre du Commerce et des PME, mon departement a publié un livret pédagogique, « Comprendre la ZLECAf », qui répond déjà à l’essentiel des questions posées par les entreprises. Combien de dirigeants l’ont lu ?
Le second déficit est la maîtrise des règles : exporter sous préférence est un métier, avec ses critères d’origine, ses seuils, ses délais et ses pièges. Cela ne s’apprend ni dans les discours ni dans l’improvisation, et une erreur de classement tarifaire coûte souvent plus cher qu’une année de formation.
Le troisième déficit enfin, c’est celui de réseau, le plus sous-estimé : le commerce est d’abord une affaire de relations. Qui appeler à Tunis pour vérifier une procédure douanière ? Quel transitaire connaît réellement le corridor de Nouakchott ? Quelle banque accompagne un premier règlement via le PAPSS ? Ces réponses ne figurent dans aucun manuel : elles vivent dans des carnets d’adresses que l’on ne constitue qu’au fil des années de négociation et de terrain.
Sept questions pour savoir où vous en êtes
Plutôt qu’un long plaidoyer, voici un test. Prenez votre produit phare et répondez à ces sept questions. Elles sont celles que pose n’importe quel service douanier compétent.
1. Quelle est la position tarifaire de votre produit dans le Système harmonisé, à six chiffres au minimum ?
2. Quelle règle d’origine ZLECAf s’applique à cette position : ouvraison suffisante, changement de position tarifaire, ou seuil de valeur ajoutée ?
3. Votre processus de fabrication satisfait-il ce critère, intrants importés compris, et pouvez-vous le démontrer pièces en main ?
4. Pour un marché donné, le régime CEDEAO ou le régime ZLECAf vous est-il le plus favorable, et pourquoi ?
5. Qui, au Sénégal, est habilité à délivrer votre preuve d’origine ZLECAf, sous quel délai et à quel coût ?
6. Pour un envoi d’essai de 3 000 dollars, quel document suffit à obtenir le traitement préférentiel ?
7. Votre importateur sait-il qu’il doit lui-même réclamer la préférence dans sa déclaration en douane, sans quoi votre document ne servira à rien ?
Si vous butez sur trois de ces sept questions, votre entreprise n’exporte pas encore sous la ZLECAf : elle exporte à côté. Et il n’y a là aucune honte, car ces réponses ne s’improvisent pas. C’est exactement pour cela que la formation redevient l’investissement le plus rentable du moment, pour le chef d’entreprise qui veut vendre au-delà du Mali, pour le consultant qui veut conseiller juste, pour l’étudiant qui prépare les métiers du grand marché, pour l’agent public qui devra appliquer ces textes demain matin. Tous ont besoin du même socle : comprendre l’architecture, maîtriser les règles, se constituer un réseau.
Premier arrêt concret : le certificat d’origine
Après les principes, il faut un premier geste, et le voici. Votre produit peut être compétitif par sa qualité et par son prix, et perdre tout son avantage à la frontière faute de prouver son origine préférentielle. La différence ne se joue donc pas seulement dans l’usine ou sur le prix : elle se joue sur une feuille de papier. Ce document s’appelle le certificat d’origine ZLECAf.
Trois choses à savoir. Un : l’excuse historique est tombée, 100 % des règles d’origine sont convenues depuis février 2026, textile et automobile compris. Deux : il existe trois preuves d’origine et non une seule, le certificat délivré par l’autorité compétente et valable douze mois, la déclaration de l’exportateur agréé, et la plus méconnue, l’auto-déclaration pour tout envoi inférieur à 5 000 dollars. Pour une PME qui teste un marché, la porte d’entrée est donc une simple mention sur sa propre facture. Trois : la règle dépend du produit et se vérifie gratuitement avant même de produire. C’est là que se découvrent les pièges du sucre entièrement africain pour le chocolat, de la double transformation pour le textile, ou du pavillon du navire pour les produits de la pêche.
Et l’État dans tout cela ?
C’est ici que le lecteur sénégalais doit s’asseoir. À juin 2025, l’Afrique du Sud avait émis 4 658 certificats d’origine ZLECAf, l’Égypte 2 852, la Tanzanie 392. Le Sénégal : aucun certificat delivre. Le paradoxe est complet, car nous sommes d’excellents élèves des systèmes régionaux, pays pilote du certificat électronique CEDEAO lancé en novembre 2024 et pilote historique du e-certificat UEMOA, avec plus de 1 080 documents déjà échangés. Les compétences existent.Ce qui manque tient en trois actes administratifs : désigner l’autorité compétente ZLECAf, publier le schéma tarifaire, émettre un premier certificat pilote. Ils ne coûtent presque rien, et chaque mois de retard offre les marchés à 21 à 34 % de droits à ceux qui ont déjà leur document. L’État a aussi un quatrième rôle, moins visible et tout aussi décisif : informer, massivement, sur ce que ce texte permet déjà.
Note de prudence : les règles d’origine, les seuils, les modèles de preuve et les autorités compétentes dépendent du texte applicable, de la date de l’opération et des procédures nationales. Cet article relève de l’information générale et ne remplace pas une confirmation des administrations douanières des pays exportateur et importateur. Avant toute déclaration d’origine, vérifiez le classement tarifaire, la règle applicable et la procédure reconnue.
La suite de la série, et la question de la semaine
La ZLECAf des services, celle de la propriété intellectuelle, celle de la concurrence, celle du commerce numérique, celle de l’investissement : chacune fera l’objet d’un article, avec la même méthode, des faits sourcés et des gestes concrets. Onze ans après ma question silencieuse de Johannesburg, la réponse m’appartient autant qu’à vous : la ZLECAf servira à ceux qui la connaîtront.
La question de la semaine s’adresse donc à chacun, dirigeants, consultants, étudiants, agents publics : sur les sept questions ci-dessus, combien savez-vous trancher aujourd’hui ? Et à l’État : qui émettra le premier certificat d’origine ZLECAf du Sénégal, et quand ?
Ces sept questions forment aussi le fil d’une session de travail que nous préparons, sous le titre « Exporter dans l’espace ZLECAf : quelle stratégie et quels enjeux pour les PME ». Si le sujet concerne votre entreprise, votre organisation professionnelle ou votre administration, dites-le en commentaire ou signalez-le sur https://assomembodja.com/se-former-sinformer/: les priorités que vous exprimerez détermineront le programme et l’ordre des sujets traités.
Ce sujet est par ailleurs un chapitre du premier numéro du Point Stratégique, qui paraît jeudi 27 août : l’état complet des échanges du Sénégal sous le régime préférentiel ZLECAf, avec les données, les circuits et la check-list opérationnelle. La synthèse sera envoyée gratuitement aux inscrits sur https://assomembodja.com/se-former-sinformer/.
