Combien d’entreprises sénégalaises exportent aujourd’hui sous le régime préférentiel de la ZLECAf ? Personne ne publie ce chiffre. Et son absence en dit plus long que tous les communiqués. L’année 2025 restera pourtant comme celle de tous les records . En effet, les exportations ont bondi de 48,5 % à 5 805,6 milliards FCFA (soit 10,4 milliards de dollars) (ANSD). Mais derrière la performance, un paradoxe : cette croissance ne doit presque rien au grand marché continental que l’Accord promettait d’ouvrir. Voici pourquoi, et où se trouve le vrai gisement.
Le Sénégal, une économie faite pour la ZLECAf
Commençons par ce qui rend le cas sénégalais singulier. Le Sénégal est l’une des économies les plus diversifiées d’Afrique de l’Ouest : des services qui pèsent environ 56 % du PIB, une industrie à 25 %, une agriculture à 19 %, et un panier exportateur qui va des hydrocarbures à l’or, de l’acide phosphorique aux produits halieutiques, du ciment aux engrais, là où tant de voisins dépendent d’un ou deux produits. La BCEAO le classe régulièrement parmi les économies les mieux diversifiées de l’Union.
Cette diversité se double d’une orientation continentale rare. En effet, sur la dernière décennie, le Sénégal a réalisé plus de 40 % de ses exportations sur le continent africain (43,7 % encore en 2023 selon l’ANSD, soit près de trois fois la moyenne africaine, où le commerce intra-continental plafonne autour de 14 à 15 %. Peu de pays africains vendent autant à l’Afrique.
Ce n’est pas un hasard si le Sénégal figure parmi les premiers signataires à Kigali en mars 2018 et a présidé le Conseil des ministres du commerce des Etats Parties de la ZLECAf durant la phase décisive de début de mise en œuvre 2019-2022, une présidence que j’ai eu l’honneur d’exercer. Autrement dit : une économie diversifiée, tournée vers l’Afrique, et qui a contribué à écrire les règles du jeu. Sur le papier, le candidat idéal du régime préférentiel. Mais qu’en est-il des faits ?
Les 5 805,6 milliards FCFA de 2025 (contre 3 909,1 en 2024) s’expliquent d’abord par les hydrocarbures et les métaux précieux : pétrole brut multiplié par plus de trois (1 528,0 milliards FCFA, soit 2,7 milliards de dollars), or à 978,0 milliards (1,8 milliard $), produits raffinés à 860,6 milliards, premières expéditions de GNL. Résultat : déficit commercial divisé par 2,4 (1 343,9 milliards FCFA (2,4 milliards $) contre 3 252,3 milliards). A la fin du mois de mai 2026, un quasi-équilibre inédit entre exportations et importations. Mais 83 % de ce gain provient de trois matières premières brutes, pendant que l’arachide et les conserves de poisson décrochent : le pays a substitué à la dépendance importatrice une exposition aux termes de l’échange.
La géographie suit la cargaison. Désormais, l’Europe absorbe 41,8 % des expéditions, l’Afrique 28,9 %, l’Asie 18,2 %. Les ventes au continent progressent pourtant, 1 680,0 milliards FCFA (3,0 milliards $), en hausse de 16,2 %. Toutefois, 86,4 % vont aux pays de la CEDEAO et de l’AES, le Mali concentrant à lui seul 55,4 %. Or ces échanges circulent sous le schéma de libéralisation de la CEDEAO, dont les préférences priment juridiquement sur la ZLECAf. On pourrait donc l’écrasante majorité du commerce africain du Sénégal n’est pas du au régime préférentiel continental.
Ce que les chiffres ne disent pas
La machine ZLECAf avance. 48 listes de concessions tarifaires ont été adoptées, 8 449 certificats d’origine délivrés par dix États parties. Pendant que l’Égypte cumule plus de 2 852 certificats, la Tanzanie plus de 392 et la Tunisie plus de 300, le Sénégal n’a pas encore enregistré de flux significatifs sous le régime préférentiel. Aucune statistique publique ne documente les certificats délivrés côté sénégalais. Or, l’Afrique absorbe 28,9 % de nos exportations mais ne fournit que 12 % de nos importations. C’est le seul espace où le Sénégal dégage un excédent structurel et le seul où il vend du transformé : les trois quarts de nos raffinés (659,8 milliards FCFA, 1,2 milliard $), le ciment, les engrais. L’Europe nous achète du brut ; l’Afrique nous achète du travail sénégalais. Or la concentration sur les hydrocarbures et l’or érode mécaniquement cette diversification. Les dix familles de produits à potentiel ZLECAf identifiées par la DGPPE, produits de la mer, fruits, préparations alimentaires sont précisément celles qui la préserveraient.
Pour les institutions et les bailleurs, l’indicateur à financer est l’écart entre le potentiel cartographié et les flux réels sous régime préférentiel : certification d’origine, digitalisation des guichets, corridors hors CEDEAO.
Ce que cela change PME, investisseurs, institutions
Pour une PME exportatrice, la stratégie rationnelle n’est pas « exporter sous ZLECAf » en général, mais cibler un marché hors CEDEAO où le différentiel tarifaire justifie le coût de conformité : un produit des dix familles DGPPE, le taux vérifié sur l’e-Tariff Book, la règle d’origine maîtrisée, après s’être assuré de la publication de la liste de concessions du pays de destination et du paramétrage effectif de sa douane, ce que presque tout le monde oublie. La capacité, elle, ne fait aucun doute : Patisen vend déjà dans une trentaine de pays africains et réalise les deux tiers de son chiffre d’affaires à l’export. Ce qui manque n’est pas le savoir-faire ; c’est le régime juridique du pas suivant.
Pour un investisseur international, le Sénégal est une plateforme à double détente qui donne un accès immédiat à la CEDEAO et option ZLECAf sur le reste du continent.
En 2025, le Sénégal a confirmé sa puissance exportatrice ; la ZLECAf, elle, attend encore son heure sénégalaise. Le marché existe. Le cadre réglementaire est créé. Le Senegal, pays qui a fortement contribué à écrire les règles du grand marché africain ne peut pas rester spectateur de leur application. La question n’est plus « la ZLECAf fonctionne-t-elle ? ». C’est : « qui, à Dakar, s’en saisira le premier ? »
J’approfondis l’ensemble de ces questions offre tarifaire CEDEAO, mécanique des certificats, calendrier des douze prochains mois et check-list opérationnelle pour les exportateurs dans le premier numéro du Point Stratégique, publié le 27 août.
NB : contre-valeurs en dollars US au taux moyen 2025 d’environ 556 FCFA pour 1 USD.
